L'essentiel en deux minutes
Prenez une pompe à vélo : comprimez l'air, il chauffe ; laissez-le se détendre, il refroidit. C'est tout le secret de ce chapitre. Une bulle d'air qui s'élève subit une pression de moins en moins forte, donc elle se détend, donc elle se refroidit — toujours au même rythme, 1 °C tous les 100 m. Rien ne peut l'en empêcher : c'est de la physique de pompe à vélo, pas de la météo.
La météo, elle, décide d'une seule chose : la température de l'air que la bulle traverse. Si l'air ambiant refroidit vite avec l'altitude, la bulle reste toujours plus chaude que lui — plus chaude donc plus légère, elle accélère : l'atmosphère est instable, il y a des thermiques. Si l'air ambiant refroidit à peine, la bulle se retrouve vite plus froide que lui : elle retombe, l'atmosphère est stable. Toute la journée de vol se lit dans cette course entre deux refroidissements.
Deuxième secret : la bulle transporte de la vapeur d'eau, invisible. Plus elle refroidit, plus elle s'approche de la température où cette vapeur condense — son point de rosée. Quand elle l'atteint, un cumulus naît. L'écart au sol entre température et point de rosée donne directement la hauteur de la base : environ 120 m par degré d'écart. Et la condensation dégage de la chaleur — le nuage se réchauffe lui-même, ce qui relance la montée : c'est le turbo des cumulus, et le moteur des orages.
Enfin, tout thermique s'arrête un jour : soit l'air ambiant le rattrape en douceur (plafond mou), soit une inversion — une couche où il fait plus chaud en haut qu'en bas — lui pose un couvercle (plafond béton), soit il entre dans son nuage et gagne un sursis. Le randonneur, lui, retient deux nombres du matin : l'écart T − Td, qui dit si les sommets seront dans le nuage, et l'épaisseur prévue des nuages, qui dit s'il va pleuvoir.
1.1Une mince pellicule chauffée par le bas#
Si la Terre était une orange, toute la météo qui nous concerne tiendrait dans l'épaisseur de la peau. Cette couche s'appelle la troposphère. Elle s'étend du sol jusqu'à la tropopause, vers 11 km sous nos latitudes — plus haut à l'équateur (16 à 17 km), plus bas aux pôles (environ 8 km), un peu plus bas l'hiver que l'été. C'est la couche où la température baisse avec l'altitude, où l'eau change d'état, donc la couche des nuages, du vent et de la convection.
Au-dessus, la stratosphère est stable et sèche : la température n'y baisse plus, elle remonte même plus haut. Aucun thermique ne peut y pénétrer durablement. C'est contre ce plafond que s'écrasent les sommets des cumulonimbus, qui s'étalent alors en enclume (fig. 1.1).
Pourquoi il fait plus froid en haut
Une idée fausse et tenace veut qu'il fasse froid en altitude parce qu'on s'éloigne du soleil. En réalité, le rayonnement solaire traverse l'air presque sans le chauffer : c'est le sol qui absorbe l'énergie et qui la rend à l'air, par contact et par rayonnement infrarouge. L'atmosphère est chauffée par le bas, comme une casserole sur le feu. Deux conséquences fondent tout ce livre.
D'abord, la température décroît en moyenne avec l'altitude. Le gradient vertical moyen vaut 0,65 °C / 100 m, soit 6,5 °C par kilomètre. Mais ce n'est qu'une moyenne statistique : le profil réel du jour, la courbe d'état (§ 1.6), s'en écarte constamment, et c'est précisément cet écart qui fait ou défait une journée de vol.
Ensuite, la convection part toujours du sol. Le sol chauffe l'air à son contact, cet air devient moins dense que ses voisins et il monte : c'est le thermique. La météo du vol libre est la science de ce qui arrive ensuite à cette bulle d'air.
Réflexe rando
Comptez 6 à 7 °C de moins pour 1 000 m de dénivelé, souvent davantage par vent : un départ à 18 °C en vallée annonce 10 à 12 °C à 2 500 m, et une sensation bien plus froide sur une crête ventée. La veste chaude n'est pas pour le sommet, elle est pour la pause au sommet.
1.2La pression : le poids de l'air#
La pression en un point, c'est le poids de toute la colonne d'air qui se trouve au-dessus. Au niveau de la mer, cette colonne pèse environ 10 tonnes par mètre carré, ce qui donne la valeur normalisée de 1013,25 hPa. Quand on monte, il reste moins d'air au-dessus de soi : la pression diminue.
Elle ne diminue pas régulièrement. L'air est compressible : les couches du bas, écrasées par le poids de celles du haut, sont plus denses. Imaginez une pile de couettes : celles du bas sont tassées, celles du haut gonflées. Découpez l'atmosphère en six couches de même poids : la première fait 1 500 m d'épaisseur, la cinquième près de 5 km (fig. 1.2).
Près du sol, on perd environ 1 hPa tous les 8 m ; vers 2 000 m, plutôt 1 hPa tous les 10 m. La pression est divisée par deux vers 5 500 m. C'est pourquoi les météorologues décrivent l'altitude par des niveaux de pression, que vous retrouverez sur toutes les cartes et tous les sondages :
| Niveau | Altitude approchée | Ce qu'on y regarde |
|---|---|---|
| 850 hPa | ≈ 1 500 m | L'air « libre », juste au-dessus des effets du sol : température, humidité, vent des basses couches. |
| 700 hPa | ≈ 3 000 m | L'étage des crêtes alpines : vent sur les sommets, humidité moyenne. |
| 500 hPa | ≈ 5 500 m | Le niveau qui pilote les perturbations ; air froid en altitude = instabilité. |
| 300 hPa | ≈ 9 000 m | Le courant-jet. |
Ces altitudes varient de quelques dizaines à quelques centaines de mètres selon la température de l'air : une colonne chaude est plus épaisse qu'une colonne froide. C'est même une information précieuse, exploitée au chapitre 5.
L'altimètre est un baromètre
Votre altimètre de montre, de GPS ou de sellette ne mesure pas l'altitude : il mesure la pression et la convertit en altitude selon l'atmosphère standard. Si la pression baisse de 5 hPa pendant la nuit parce qu'une dépression approche, l'altimètre « monte » d'une cinquantaine de mètres sans que vous ayez bougé.
En vol
Calez l'altimètre sur l'altitude connue du déco juste avant de décoller (c'est le calage QNH du jour), et pas la veille. Une erreur de 50 m au plafond n'a guère d'importance ; en revanche, en espace aérien plafonné, elle compte, et en arrivant sur un atterro de montagne au ras des arbres, un altimètre mal calé trompe.
Réflexe rando
Au refuge, notez l'altitude affichée le soir et comparez au réveil. Si la montre indique 40 à 60 m de plus alors que vous avez dormi au même endroit, la pression a baissé de 4 à 6 hPa : signe classique d'une dégradation qui arrive. Une hausse de l'altitude affichée qui continue pendant la matinée est un argument de plus pour écourter.
1.3L'humidité et le point de rosée#
L'air contient toujours de la vapeur d'eau, un gaz invisible. La quantité maximale qu'il peut en porter dépend presque uniquement de sa température, et de façon très non linéaire. Un kilogramme d'air à 30 °C peut contenir environ 27 g de vapeur ; à 10 °C, seulement 7,6 g ; à −10 °C, à peine 1,8 g. Tous les 10 °C environ, la capacité double (fig. 1.3).
Retenez l'image : refroidir de l'air humide, c'est le pousser inexorablement vers la saturation. Le brouillard du matin, la rosée sur la tente, le cumulus de midi et la buée sur vos lunettes sont le même phénomène.
Trois grandeurs décrivent l'humidité, et il faut les distinguer rigoureusement :
| Grandeur | Définition | Ce qu'elle mesure vraiment |
|---|---|---|
| Humidité relative (HR, %) | Rapport entre la vapeur présente et le maximum possible à cette température. | La proximité de la saturation, pas la quantité d'eau. Elle monte quand l'air refroidit, à contenu d'eau constant. |
| Point de rosée (Td, °C) | Température à laquelle il faudrait refroidir l'air pour qu'il sature. | La quantité de vapeur. Il ne change pas quand l'air se réchauffe ou se refroidit sans gagner ni perdre d'eau. |
| Rapport de mélange (r, g/kg) | Masse de vapeur par kilogramme d'air sec. | La même information que Td, sous une autre forme. Il se conserve dans une bulle qui monte tant qu'elle ne condense pas. |
C'est pour cela que les météorologues raisonnent en Td, et non en HR : dire « HR = 60 % » ne dit rien tant qu'on ne connaît pas la température ; dire « Td = 14 °C » fixe la quantité d'eau une fois pour toutes. L'écart T − Td, appelé déficit de saturation, est la grandeur opérationnelle : il mesure de combien il faut refroidir l'air pour fabriquer un nuage.
L'humidité relative fait le yoyo
Au fil d'une belle journée, l'air de la vallée ne gagne ni ne perd beaucoup d'eau : Td bouge à peine. La température, elle, monte de 10 à 15 °C entre l'aube et le milieu de l'après-midi. Résultat : l'humidité relative chute de près de 100 % au petit matin à 40 % ou moins vers 15 h, puis remonte le soir (fig. 1.4).
Piège
Un matin à 95 % d'humidité relative n'annonce pas une journée humide : l'air froid de la nuit sature avec très peu d'eau. C'est le Td qu'il faut regarder. Un Td élevé — plus de 15 °C en plaine l'été, plus de 10 °C vers 1 500 m — signifie beaucoup d'eau disponible : bases basses et forte énergie orageuse potentielle.
1.4La bulle et la pompe à vélo#
Pour raisonner, on suit une particule (ou parcelle) d'air : une bulle imaginaire qui monte sans se mélanger à l'air environnant et sans échanger de chaleur avec lui. C'est une idéalisation — on verra ses limites — mais elle est d'une puissance de prévision remarquable.
Quand la bulle monte, la pression autour d'elle diminue : elle se détend, comme l'air qui s'échappe d'une valve. En se détendant, elle repousse l'air qui l'entoure, et ce travail puise dans sa propre énergie : elle se refroidit. Inversement, l'air comprimé dans une pompe à vélo chauffe. Cette transformation sans échange de chaleur s'appelle adiabatique. Le refroidissement ne doit rien au contact avec de l'air plus froid : il est purement mécanique, et son rythme est une constante physique (fig. 1.5).
Les deux rails
| Adiabatique sèche — tant que l'air n'est pas saturé | −1,0 °C / 100 m |
| Adiabatique saturée (pseudo-adiabatique) — dans le nuage | −0,4 à −0,8 °C / 100 m (retenir ≈ −0,55) |
Pourquoi ?
Pourquoi le rail saturé est-il moins pentu ? Parce qu'au moment où la vapeur condense en gouttelettes, elle rend la chaleur qu'il avait fallu pour l'évaporer : la chaleur latente, environ 2 500 J par gramme d'eau. Cette chaleur restituée compense une partie du refroidissement de détente. Le taux saturé n'est d'ailleurs pas constant : dans un air chaud et très humide, beaucoup d'eau condense et il descend vers 0,4 °C / 100 m ; dans l'air froid d'altitude, il reste peu d'eau à condenser et il rejoint peu à peu le taux sec.
Un dernier détail a son importance. Le point de rosée de la bulle baisse lui aussi un peu en montant, d'environ 0,2 °C / 100 m, parce que la détente dilue sa vapeur. Sa température et son point de rosée se rapprochent donc de 1,0 − 0,2 = 0,8 °C tous les 100 m. Retenez ce chiffre : il donne, dans un instant, l'altitude des nuages.
1.5La base des cumulus#
Une bulle partie du sol avec un écart T − Td de 11 °C rattrape son point de rosée après 11 / 0,8 ≈ 14 tranches de 100 m, soit environ 1 350 m plus haut. À cette altitude, elle sature : c'est le niveau de condensation, la base plate du cumulus. Toutes les bulles d'un même endroit ont à peu près le même départ : elles condensent toutes à la même hauteur, d'où cette base horizontale si caractéristique (fig. 1.6).
Base des cumulus (formule de Hennig)
| Hauteur de la base au-dessus du point de mesure | ≈ 122 m × (T − Td) |
| Exemple : T 25 °C, Td 14 °C | 122 × 11 ≈ 1 340 m |
| Règle de poche | ≈ 120 m par degré d'écart |
Trois précautions d'emploi. La formule donne une hauteur au-dessus de la station : ajoutez son altitude. Elle vaut pour des valeurs mesurées sous abri, quand le soleil a déjà chauffé : un écart pris à 7 h sous-estime largement la base de l'après-midi. Enfin, elle suppose que l'air est bien brassé du sol à la base, ce qui est le cas dès que les thermiques fonctionnent.
En vol
La base des cumulus est le plafond utile du jour : on n'y entre pas. Prenez la température et le point de rosée prévus pour 14–15 h dans la vallée, appliquez la formule, ajoutez l'altitude de la station, puis retranchez l'altitude du déco : vous obtenez le gain possible. Une base à 2 800 m au-dessus d'un déco à 1 900 m, c'est 900 m de marge : de quoi transiter. Une base à 2 100 m, c'est une journée de « gratte » sous les nuages.
Réflexe rando
Base calculée sous l'altitude de votre sommet ? Il sera dans le nuage une partie de l'après-midi dès que les cumulus se forment, même si le ciel est bleu à 8 h. Comme la base monte le matin, un sommet bouché à 9 h se dégage souvent vers midi, et l'inverse arrive en fin de journée quand l'air refroidit. Un écart T − Td inférieur à 3 ou 4 °C dès le matin, avec un flux d'ouest humide, annonce une journée à crêtes bouchées.
Piège
La formule ne s'applique qu'aux nuages convectifs. Sur un versant exposé à un flux humide, l'air soulevé de force condense bien plus bas que la base des cumulus : c'est le nuage accroché du prélude (fig. P.10). Et sous une inversion basse, les cumulus n'atteignent jamais leur base théorique.
1.6Stable ou instable : la course des deux refroidissements#
Les adiabatiques décrivent ce que ferait une bulle qu'on soulève. Reste à savoir ce qu'elle rencontre en chemin : le profil réel de température de l'atmosphère ce jour-là, mesuré par radiosondage ou calculé par les modèles. C'est la courbe d'état. Elle n'obéit à aucun rail : elle est le résultat de toute l'histoire de la masse d'air — réchauffement du sol, refroidissement nocturne, air qui descend sous un anticyclone, air chaud ou froid apporté par le vent…
Le verdict tient dans une comparaison de pentes. Soulevez mentalement une bulle de 100 m : elle perd 1 °C. Et l'air ambiant, 100 m plus haut, est-il plus froid ou moins froid qu'elle ? (fig. 1.7)
| Gradient de la courbe d'état | Situation | Ce que cela donne |
|---|---|---|
| plus de 1 °C / 100 m | Instabilité absolue : la bulle reste toujours plus chaude. | Convection dès le moindre déclenchement. Rare en couche épaisse, fréquent dans les premières dizaines de mètres au-dessus d'un sol surchauffé. |
| entre 0,55 et 1 °C / 100 m | Instabilité conditionnelle : stable pour une bulle sèche, instable pour une bulle saturée. | Le cas général des belles journées. La condition, c'est la condensation : le nuage libère l'énergie. |
| moins de 0,55 °C / 100 m | Stabilité absolue : la bulle soulevée est toujours plus froide. | Toute ascendance est freinée puis annulée. Air laminaire, nappes, brumes. |
| température qui augmente avec l'altitude | Inversion | Un couvercle : rien ne passe tant que la convection ne l'a pas érodé. |
De l'écart de température à la vitesse verticale
Une bulle plus chaude que son environnement est plus légère : elle subit une poussée vers le haut proportionnelle à l'écart de température. Un écart de 1 °C donne une accélération d'environ 0,03 m/s² — trois centièmes de la pesanteur. C'est modeste, mais appliqué sur 1 000 m de montée, cela suffirait en théorie à atteindre 6 à 8 m/s.
Si les thermiques réels plafonnent plutôt entre 1 et 4 m/s, avec des pointes à 5 à 8 m/s dans les grandes journées alpines, c'est à cause de l'entraînement : le thermique aspire sur ses bords de l'air ambiant plus froid et plus sec, qui dilue son excès de chaleur, et il frotte contre l'air immobile. Plus un thermique est étroit, plus il est dilué. Un thermique large et bien alimenté est protégé en son cœur : il monte plus fort et plus haut.
En vol
Un thermique large et régulier, qui se centre facilement, vient d'une grande source et ira haut ; une petite bulle étroite et hachée s'essoufflera vite. Et plus la courbe d'état du jour est pentue dans les basses couches, plus l'écart de température se maintient en montant : journée « musclée ». Une courbe d'état presque verticale signe une journée molle, où l'on gratte.
1.7Les inversions : un couvercle sur la vallée#
Une inversion est une couche où la température augmente avec l'altitude. C'est la stabilité poussée à l'extrême : une bulle qui y entre devient aussitôt plus froide que son entourage et retombe. Trois mécanismes en fabriquent, avec des signatures différentes (fig. 1.8).
L'inversion de rayonnement naît au sol les nuits claires et calmes. Le sol rayonne sa chaleur vers l'espace, se refroidit, et refroidit l'air à son contact. L'air froid, lourd, s'écoule et s'accumule dans les fonds de vallée, sur quelques dizaines à quelques centaines de mètres d'épaisseur. Au petit matin, le fond de vallée peut être 5 à 10 °C plus froid qu'un versant situé 300 m plus haut. Le soleil l'érode par le bas en milieu de matinée : c'est elle qui retarde les premiers thermiques.
L'inversion de subsidence naît sous les anticyclones. L'air y descend lentement, sur des centaines de kilomètres ; en descendant, il se comprime et se réchauffe de 1 °C tous les 100 m (la pompe à vélo, dans l'autre sens), et il s'assèche. Il finit par se poser, chaud et sec, sur l'air plus frais des basses couches, souvent entre 1 000 et 3 000 m. C'est le couvercle des longues périodes de beau temps : ciel bleu, brume sèche sous l'inversion, plafond bridé qui change peu d'un jour à l'autre et peut même s'abaisser jour après jour quand l'anticyclone vieillit (§ 3.7).
L'inversion frontale naît quand de l'air chaud glisse au-dessus d'air plus froid, à l'avant d'un front chaud (chapitre 4). Elle est souvent humide : stratus, brume ou bruine dans la couche froide, nuages en nappe au-dessus.
En vol
Une inversion se sent : le thermique devient haché, la voile secoue, le vario hésite, puis l'ascendance s'éteint net. Au-dessus, l'air est souvent plus lisse, parfois avec un vent différent. Sous une inversion de subsidence, la brume dessine une ligne horizontale très nette, visible de loin : c'est le plafond du jour. Le matin, au déco, une inversion de rayonnement encore en place dans la vallée signifie des thermiques tardifs et faibles en bas : partir trop tôt, c'est souvent faire un « plouf ».
Réflexe rando
Par anticyclone d'hiver, il fait parfois plus doux à 1 500 m qu'au village. Le brouillard ou la grisaille de vallée ne disent rien du temps en altitude : la mer de nuages du prélude n'est qu'une inversion rendue visible.
1.8La méthode de la parcelle#
Tout ce qui précède se résume sur un seul graphique, l'émagramme, où l'on superpose la courbe d'état du jour et les rails adiabatiques. Sur le document réel, les températures sont tracées en oblique et l'altitude en pression ; pour comprendre, on peut le « redresser » en axes température / altitude sans rien perdre de la méthode (fig. 1.9). Le chapitre 2 vous apprendra à lire les vrais.
Partir de la température maximale prévue au sol
Monter le long de l'adiabatique sèche (−1 °C / 100 m).
Partir du point de rosée au sol
Monter le long de la ligne de rapport de mélange constant (−0,2 °C / 100 m, presque verticale).
Leur croisement donne la base des cumulus
C'est le niveau de condensation, le même qu'au § 1.5.
Au-dessus, suivre l'adiabatique saturée
Jusqu'à ce qu'elle recroise la courbe d'état : c'est le sommet des nuages.
Sinon, journée bleue
Si l'adiabatique sèche recoupe la courbe d'état avant d'atteindre la base, il n'y aura pas de nuage : thermiques purs, et ce croisement est le plafond.
Deux grandeurs résument le diagramme. L'aire où la bulle est plus chaude que l'air ambiant mesure l'énergie disponible pour la convection : la CAPE, en joules par kilogramme. L'aire où elle est plus froide — typiquement dans l'inversion du matin — mesure l'énergie à fournir pour percer le couvercle : la CIN. Une forte CAPE sous une CIN qui tient jusqu'en milieu de journée, c'est le scénario de l'explosion orageuse de fin d'après-midi : tout l'après-midi, l'énergie s'accumule sous le couvercle, puis tout part d'un coup.
Enfin, la température de déclenchement est la température au sol à partir de laquelle l'adiabatique sèche issue du sol perce l'inversion nocturne. Comparez-la à la montée prévue de la température dans la matinée : vous obtenez l'heure des premiers thermiques utilisables. Et la marge entre la température maximale et la température de déclenchement dit si la journée sera généreuse ou poussive.
1.9Où s'arrête le thermique : plafond mou, plafond béton#
Une ascendance s'arrête quand la bulle cesse d'être plus chaude que l'air ambiant. Trois façons d'y arriver, aux signatures très différentes en vol (fig. 1.10).
Le plafond mou est celui des journées sans couvercle marqué : l'air ambiant refroidit de moins en moins vite avec l'altitude, l'excès de la bulle fond progressivement. En vol, le thermique s'élargit, faiblit, devient difficile à centrer ; on gagne encore quelques dizaines de mètres en s'appliquant, puis plus rien.
Le plafond béton est celui des inversions : l'excès disparaît en quelques dizaines de mètres. Le thermique monte bien jusqu'au bout, puis s'arrête net, souvent dans une zone hachée où la voile est secouée. Les cumulus, s'il y en a, s'étalent dessous.
Le sursis dans le nuage vient de la chaleur latente : au-dessus de la base, la bulle saturée ne perd plus que 0,5 à 0,6 °C par 100 m. Si l'air ambiant refroidit plus vite que cela, elle redevient de plus en plus chaude : le nuage monte, et parfois très haut. C'est l'instabilité conditionnelle du § 1.6, et c'est elle qui transforme un cumulus en congestus, puis en cumulonimbus.
Deux nuances pratiques. D'abord l'entraînement : le plafond de l'émagramme est celui de la bulle idéale ; les thermiques réels, dilués, plafonnent souvent un peu plus bas, et seuls les plus vigoureux touchent le plafond théorique. Ensuite, le plafond n'est pas fixe : il monte au fil de la journée, à mesure que la convection réchauffe la couche et grignote les inversions par le bas. Le plafond de 12 h n'est pas celui de 15 h.
En vol
Sous un plafond béton, inutile d'insister : quand le vario s'effondre à la même altitude dans trois thermiques de suite, vous avez trouvé le couvercle, transitez. Sous une base de cumulus qui aspire, en revanche, le danger est inverse : l'ascendance s'accélère en approchant du nuage. Gardez une marge de 150 à 300 m sous la base, et quittez le thermique par le côté avant d'être happé.
1.10La chaleur latente, moteur caché#
L'eau est le grand transporteur de chaleur de l'atmosphère (fig. 1.11). Pour s'évaporer, elle emprunte de la chaleur à ce qui l'entoure : c'est pourquoi la sueur vous rafraîchit et pourquoi un sol humide chauffe moins qu'une pierraille sèche. Une fois dans l'air, la vapeur voyage, invisible, avec les thermiques. Quand elle condense, elle rend exactement la chaleur empruntée, environ 2 500 J par gramme d'eau.
Un ordre de grandeur rend l'effet concret : condenser 1 gramme d'eau dans un kilogramme d'air le réchauffe d'environ 2,5 °C. Une bulle d'air humide qui fabrique quelques grammes de gouttelettes en traversant son nuage reçoit ainsi plusieurs degrés de chauffage gratuit. Le nuage est une machine thermique qui se chauffe en fabriquant ses gouttelettes : c'est le carburant des cumulonimbus, et la raison pour laquelle un thermique reprend de la vigueur en entrant dans son nuage.
La machine fonctionne aussi à l'envers. Quand la pluie tombe dans un air sec, une partie s'évapore en route et refroidit l'air qu'elle traverse. Cet air refroidi, plus lourd, plonge vers le sol et s'étale en rafales. Plus l'air sous la base est sec, plus l'effet est violent : les orages à base haute, sur fond d'air sec, sont ceux des rafales les plus brutales.
En vol
Deux conséquences directes. Sous une base de cumulus humide et chargée, l'aspiration peut devenir très forte : la chaleur latente accélère l'air dans le nuage et sous lui. Et sous une averse ou une virga, attendez-vous à de la descendance et à un vent qui forcit et tourne au sol : c'est le pire endroit pour un atterrissage.
Réflexe rando
Le coup de vent froid qui précède l'averse d'orage est cet air refroidi par l'évaporation qui s'étale au sol. Quand il arrive, la pluie suit dans les minutes qui viennent. Et un vêtement mouillé de sueur ou de pluie vous refroidit par le même mécanisme : à la pause au sommet, il faut se changer ou se couvrir avant d'avoir froid.
1.11L'épaisseur qui précipite#
Tous les nuages contiennent de l'eau, mais très peu donnent de la pluie. Les gouttelettes d'un cumulus mesurent quelques centièmes de millimètre : elles flottent. Pour faire une goutte de pluie, il faut en réunir un million, et cela demande du temps et de l'épaisseur. Aux latitudes moyennes, le moyen le plus efficace passe par la glace : dans la partie du nuage plus froide que −10 °C environ, les cristaux de glace grossissent aux dépens des gouttelettes, puis tombent et fondent en traversant l'isotherme 0 °C (fig. 1.12).
D'où une règle de terrain, à manier comme un ordre de grandeur : un nuage convectif de moins de 1 500 à 2 000 m d'épaisseur ne précipite pratiquement jamais ; au-delà de 3 000 m, surtout si son sommet est plus froid que −10 °C, des averses deviennent probables ; un cumulonimbus de 8 à 10 km d'épaisseur, c'est l'orage. L'épaisseur se lit sur l'émagramme (sommet − base, § 1.8) et elle est fournie directement par la plupart des sites de prévision pour le vol libre.
La pluie stratiforme — celle des fronts, qui dure des heures sur des régions entières — obéit à la même physique, mais dans des nappes épaisses soulevées lentement sur des centaines de kilomètres : c'est l'affaire du chapitre 4.
Deux questions du randonneur, une réponse chiffrée
« Vais-je marcher dans le nuage ? » La base des nuages convectifs, c'est le niveau de condensation : base ≈ altitude de la vallée + 122 × (T − Td). Comparez ce chiffre à l'altitude de votre itinéraire, en gardant en tête que la base monte au fil de la matinée, que les versants au vent d'un flux humide accrochent des nuages plus bas que le calcul, et qu'un écart T − Td de moins de 4 °C dès le matin promet des sommets bouchés.
« Va-t-il pleuvoir ? » Pour la pluie convective, regardez l'épaisseur prévue des nuages et l'altitude de l'isotherme 0 °C. Des cumulus de 1 000 m sous un 0 °C à 4 000 m : rien. Des nuages de 3 000 m ou plus dont le sommet monte au-dessus du 0 °C : averses possibles l'après-midi. Si, en plus, la CAPE est forte et l'air humide en altitude, le risque d'orage est réel ; en montagne, il se décide tôt, et le chapitre 9 en détaille les signes.
Réflexe rando
Le matin, deux nombres font le premier tri : T − Td (où sera la base ?) et l'épaisseur prévue des nuages (vont-ils précipiter ?). Les sites de prévision pour le vol libre donnent les deux ; le chapitre 2 vous apprend à les lire sur un sondage.
1.12Exercices#
À vous — La base de l'après-midi
La station de la vallée, à 700 m, prévoit pour 15 h une température de 28 °C et un point de rosée de 12 °C. Le déco est à 1 900 m, et vous projetez une randonnée vers un sommet à 2 800 m. À quelle altitude attendre la base des cumulus ? Quelle marge pour le pilote ? Le randonneur sera-t-il dans le nuage ?
Voir la réponse
Écart 28 − 12 = 16 °C, soit 16 × 122 ≈ 1 950 m au-dessus de la station : base vers 700 + 1 950 ≈ 2 650 m. Le pilote dispose d'environ 750 m de gain au-dessus du déco, une journée correcte. Le sommet à 2 800 m dépasse la base de 150 m : quand un cumulus se forme dessus, il sera dans le nuage, par intermittence. Le matin, avec un écart plus faible, la base sera plus basse encore.
À vous — Stable ou instable ?
Le sondage prévu indique, entre 1 500 et 2 500 m, une température qui passe de 14 °C à 8 °C. Une bulle non saturée part de 1 500 m à 15 °C. Arrivée à 2 500 m, est-elle plus chaude ou plus froide que l'air ambiant ? Que se passe-t-il si elle était saturée dès 1 500 m ?
Voir la réponse
L'air ambiant perd 6 °C en 1 000 m, soit 0,6 °C / 100 m. La bulle sèche perd 10 °C : elle arrive à 5 °C, plus froide que l'air (8 °C) — la couche est stable pour elle, le thermique s'éteint en route. Saturée, elle perdrait environ 5,5 °C et arriverait vers 9,5 °C, plus chaude que l'air : la couche est faiblement instable pour l'air nuageux. C'est l'instabilité conditionnelle, avec un excès modeste : nuages qui grandissent lentement.
À vous — L'altimètre du refuge
Au refuge, à 2 400 m, votre montre indiquait 2 400 m à 21 h. À 6 h, elle indique 2 465 m. Que s'est-il passé, et qu'en déduisez-vous ?
Voir la réponse
Vous n'avez pas bougé : c'est la pression qui a baissé. À cette altitude, 1 hPa vaut environ 10 m : la baisse est d'environ 6 hPa en 9 heures, ce qui est notable. Une perturbation approche probablement. Consultez la prévision, regardez le ciel (cirrus, halo, altostratus ?) et prévoyez un objectif plus court ou un retour avancé.
À vous — Va-t-il pleuvoir ?
Prévision pour l'après-midi : base des cumulus à 2 200 m, sommets à 5 500 m, isotherme 0 °C à 3 800 m. Une journée de vol et une course d'arête sont prévues. Votre analyse ?
Voir la réponse
Épaisseur prévue : 5 500 − 2 200 = 3 300 m, avec un sommet bien au-dessus de l'isotherme 0 °C et sans doute plus froid que −10 °C. Les averses sont probables, et l'orage possible si l'instabilité est marquée. Vol court et matinal, posé avant les premiers congestus. Course d'arête : départ très tôt, crête quittée avant midi.
1.13Mémo et lexique#
Les ordres de grandeur du chapitre
| Tropopause (latitudes moyennes) | ≈ 11 km (8 à 17 km) |
| Gradient moyen de l'atmosphère | 0,65 °C / 100 m |
| Pression au niveau de la mer | 1013 hPa |
| Pression près du sol | −1 hPa / 8 m (≈ 10 m vers 2 000 m) |
| Niveaux repères | 850 ≈ 1 500 m · 700 ≈ 3 000 m · 500 ≈ 5 500 m |
| Capacité de l'air en vapeur | double tous les ≈ 10 °C |
| Adiabatique sèche | −1,0 °C / 100 m |
| Adiabatique saturée | −0,4 à −0,8 °C / 100 m (≈ −0,55) |
| Point de rosée de la bulle | −0,2 °C / 100 m |
| Rapprochement T / Td en montée | 0,8 °C / 100 m |
| Base des cumulus | ≈ 122 m × (T − Td) |
| Instable / stable (air non saturé) | état > 1 °C / 100 m · < 0,55 °C / 100 m |
| Poussée pour 1 °C d'écart | ≈ 0,03 m/s² |
| Thermiques courants dans les Alpes | 1 à 4 m/s, pointes 5 à 8 m/s |
| Chaleur latente | ≈ 2 500 J/g ; 1 g/kg condensé ≈ +2,5 °C |
| Épaisseur de nuage convectif qui précipite | averses possibles > 2 000 m, probables > 3 000 m |
- Adiabatique
- Transformation sans échange de chaleur avec l'extérieur. Une bulle qui monte se refroidit de façon adiabatique, par simple détente.
- CAPE et CIN
- Énergie disponible pour la convection (aire où la bulle est plus chaude que l'air ambiant) et énergie à fournir pour percer une couche stable (aire où elle est plus froide), en J/kg.
- Chaleur latente
- Chaleur absorbée par l'eau qui s'évapore et rendue quand la vapeur condense, environ 2 500 J par gramme.
- Courbe d'état
- Profil réel de la température en fonction de l'altitude, à un endroit et à une heure donnés.
- Déficit de saturation
- Écart T − Td : de combien il faut refroidir l'air pour qu'il sature.
- Entraînement
- Mélange d'air ambiant dans un thermique par ses bords ; il dilue l'excès de chaleur et freine l'ascendance.
- Humidité relative
- Rapport entre la vapeur présente et le maximum possible à la température de l'air, en pourcentage.
- Inversion
- Couche où la température augmente avec l'altitude ; couvercle pour la convection.
- Niveau de condensation
- Altitude où une bulle qui monte atteint la saturation ; base des cumulus. On rencontre aussi l'abréviation anglaise LCL.
- Particule (ou parcelle)
- Bulle d'air imaginaire qu'on suit en la supposant isolée de son environnement.
- Point de rosée
- Température à laquelle il faudrait refroidir l'air pour qu'il sature ; mesure la quantité de vapeur.
- Rapport de mélange
- Masse de vapeur d'eau par kilogramme d'air sec, en g/kg.
- Subsidence
- Lente descente d'air à grande échelle, typique des anticyclones ; l'air s'y réchauffe et s'assèche.
- Troposphère, tropopause
- Couche basse de l'atmosphère où la température baisse avec l'altitude et où se forment les nuages ; la tropopause en est le plafond, vers 11 km.
Ce qu'il faut retenir
- L'atmosphère est chauffée par le bas : la convection part toujours du sol.
- Une bulle qui monte se refroidit de 1 °C / 100 m tant qu'elle est sèche, d'environ 0,55 °C / 100 m dans le nuage. C'est de la physique, pas de la météo.
- La météo du jour, c'est la courbe d'état : si l'air ambiant refroidit plus vite que la bulle, elle monte (instable) ; s'il refroidit moins vite, elle retombe (stable).
- Raisonnez en point de rosée, pas en humidité relative. L'écart T − Td donne la base des cumulus : ≈ 122 m par degré.
- Une inversion est un couvercle : rayonnement la nuit au sol, subsidence sous les anticyclones, frontale à l'avant des fronts chauds.
- Trois plafonds : mou (l'écart fond), béton (inversion), sursis (le nuage relance la montée grâce à la chaleur latente).
- La pluie convective exige de l'épaisseur : moins de 2 000 m, rien ; plus de 3 000 m avec un sommet glacé, des averses ; le cumulonimbus, l'orage.
Fin du chapitre 1 · Le chapitre 2 met ces outils en pratique sur de vrais émagrammes.